Snowpiercer, Gangs of New York, The Yards… Harvey Weinstein, le roi du ciseau

Le bouillonnant producteur / distributeur Harvey Weinstein, surnommé “Harvey les doigts de fée”, est notoirement connu pour effectuer des coupes violentes sur les films… à l’insu de leurs réalisateurs, bien entendu. Voici quelques exemples.

Wayne Kramer, le malheureux réalisateur de Droit de passage, qui a été un échec cuisant au box-office malgré un prestigieux casting, en est encore traumatisé. Harvey Weinstein lui a coupé plus de 25 minutes de son long métrage, pour finalement sortir une version qui n’avait plus rien à avoir avec ses intentions de départ.

“Je ne crois pas que les gens puissent se rendre compte à quel point c’est brutal pour vous lorsque vous traversez une telle épreuve…C’est votre bébé. Ce film était très personnel pour moi, parce que j’ai aussi vécu le destin d’un immigrant, et je voulais raconter ça dans mon film” explique le réalisateur dans une interview au site Film School Rejects en août 2013. “Mais le voir, semaine après semaine, démembré comme ça  et voir retirées toutes les nuances du film…Ca m’est encore douloureux d’en parler”. Quatre ans après la sortie du film aux Etats-Unis, la blessure est effectivement encore à vif pour Kramer.

Des exemples pénibles comme celui-ci, il y en a pas loin d’un wagon entier. Harvey Weinstein, producteur / distributeur avisé, capable de colères homériques, tout à la fois grand découvreur de talents mais aussi Businessman sans pitié en quête de rentabilité et aux méthodes parfois Borderline, est tout aussi craint que respecté à Hollywood. Du moins, avant sa chute brutale suite aux nombreuses accusations d’agressions sexuelles, dans la foulée de l’article-enquête du New York Times publié le 5 octobre dernier.

La dictature, c’est mieux. La démocratie, ça ne marche que pour les gouvernements. Pas pour les films.

En août 2013, Harvey Scissorhands -Harvey aux doigts de fée comme on le surnomme- faisait (re)parler de lui à propos du film très attendu de Bong Joon Ho, Snowpiercer, avec une coupe d’une vingtaine de minutes sur son film pour son exploitation sur le sol américain, au motif qu’il fallait “s’assurer que le film soit compris par un public qui va  de l’Iowa… à l’Oklahoma”. Sous-entendu : “chez les Rednecks du midwest”…

A gauche, Nicole Kidman en “Grace de Monaco”. A droite le réalisateur disgracié Olivier Dahan
© Stone Angels / Warner Bros. France

Tilda Swinton, une des interprètes principales du film venue le présenter au Festival du film américain de Deauville, avait fait part de sa désapprobation sur cette coupe. Autre récent exemple : le bras de fer qui opposa Harvey Weinstein à Olivier Dahan sur le biopic Grace de Monaco : “il y a deux versions du film pour l’instant, la mienne et la leur [NDR : celle de The Weinstein Company], que je trouve catastrophique”. Ambiance…

Harvey “aux doigts de fée” a ainsi procédé à de nombreuses coupes franches dans les films qu’il a distribué et / ou produit tout au long de sa carrière, pas seulement au sein de The Weinstein Company, mais aussi à l’époque de Miramax. Car, comme il le dit lui-même sans complexe : “la dictature, c’est mieux. La démocratie, ca ne marche que pour les gouvernements. Pas pour les films”.

Voici donc quelques exemples de films passés entre les ciseaux aiguisés du bouillonnant personnage…

1 – “The Secret Policeman’s Other Ball” (1982)

Figurant parmi les tous premier films distribués par Miramax, The Secret Policeman’s Other Ball était un concert de charité donné au profit d’Amnesty International. Au menu, un Who’s Who de Guests : Eric Clapton, Rowan Atkinson, Sting, la troupe de Monthy Python Flying Circus…Les Weinstein ont carrément effectué un collage du travail deux réalisateurs différents, Roger Graef et Julien Temple, en passant un an en cabine de montage pour livrer une version de 90 minutes. Bilan : 6 millions de $ rapporté sur le territoire US; premier (petit) succès pour les frères Weinstein.

2 – “Cinema Paradiso” (1988)

Le classique de Giuseppe Tornatore s’est vu charcuté de pas moins de 51 min dans sa version américaine. Une cruelle ironie quand on sait que, dans le film, le projectionniste incarné par Philippe Noiret, est obligé de couper les scènes jugées trop osées pour le curé du village avant que celui-ci ne donne son accord… Ceci étant, une version Director’s Cut est sortie aux Etats-Unis en 2002, en réintégrant ces 51 min, pour une durée totale de 173 min. Vous pouvez jeter un coup d’oeil à notre dossier sur les Director’s Cut qui revenait notamment sur le cas de Cinema Paradiso, avec les différentes versions du film.

3 – “Little Buddha” (1993)

D’une durée initiale de 140 min, le film de Bernardo Bertolucci fut raboté de 15 min par Harvey Weinstein pour son exploitation aux Etats-Unis. Pour le réalisateur de 1900 (5h25 au compteur, certes en deux parties) et Le Dernier empereur (160 min), plutôt habitué aux longues durées, le coup fut rude. Raison invoquée pour ces coupes ? Du Harvey Weinstein dans le texte : “trop d’images religieuses de nature à brouiller la compréhension du film”.

4 – “Studio 54” (1998)

Harvey s’en est donné à coeur joie sur Studio 54, le film de Mark Christopher, qui revenait sur l’âge d’or du Night Club mythique des années 70. Une mutilation en règle : 45 min sabrées, pour livrer un montage américain de 1h33, et 25 min de scènes retournées, avec l’ajout d’une voix off. Histoire de s’assurer que tout le monde comprenne l’intrigue sans doute… Quoi qu’il en soit, le réalisateur devra attendre 2008 pour livrer la version Original Cut présentée dans le cadre d’un festival. Malheureusement, les DVD, sortis il y a déjà fort longtemps, n’ont jamais intégrés la version du réalisateur; tout au plus des scènes coupées visibles à part.

5 – “Shaolin Soccer” (2001)

 Stephen Chow a beau être un moine Shaolin expert en Foot, ça n’impressionne pas Harvey, qui a coupé 22 min du délirant Shaolin Soccer, ramenant le film à 1h20. C’est un peu d’ailleurs à cette époque que Harvey Weinstein a gagné une réputation de couper pas mal de films asiatiques, afin de les rendre plus intelligibles pour le public américain. C’est ainsi par exemple qu’il a procédé à 20 min de coupes dans le Hero de Zhang Yimou, en 2002. Une coupe que le cinéaste a accepté plus ou moins de bonne grâce : “l’Amérique est un énorme marché, et je voulais que mon film y réussisse, donc j’ai accepté”. En même temps, difficile de dire non à Harvey, qui prévoyait à l’époque une énorme campagne pré- Oscars autour du film…

6 – “Gangs of New York” (2003)

Le mieux, c’est encore de laisser Harvey en parler lui-même : “Marty a présenté le final cut du film, et il faisait 3h36. Si vous pensiez qu’il y avait de l’action dans le film, vous auriez dû voir ce qui se passait dans la salle de montage ! Mais nous avons ramené le film à 2h36. La conclusion de l’histoire, c’est que le film a été un grand succès, 10 nominations aux Oscars et 200 millions de dollars de recettes, et il a relancé sa carrière après quelques revers de fortune”. Réponse de Scorsese dans le commentaire audio du DVD : “Vous pensez que je suis assez idiot pour sortir le director’s cut de 3h36 ? Cela prouverait que Harvey est un génie !”. Autant dire qu’on est pas prêt de voir cette fameuse version de 3h36…

7 – “Wu ji, lé légende des cavaliers du vent” (2004)

Le film de Chen Kaige, Wu ji, la légende des cavaliers du vent, avait pulvérisé des records au BO chinois. En fait, il figurait à l’époque parmi les films les plus chers du cinéma chinois. Le film récolta au final près de 25 millions de dollars, devenant le deuxième plus grand succès dans le pays après Hero de Zhang Yimou. Cette version, d’une durée de 121 min, fut raccourcie de 24 min par Weinstein, pour atteindre 103 min. Le film fut également rebaptisé en VO The Promise. Motif des coupes : un rythme jugé trop lent pour le public occidental…A noter d’ailleurs que c’est cette version de 103 min qui a été exploitée en France, et en DVD / blu-ray.

8 – “The Grandmaster” (2013)

Harvey aime bien les coupes en nombres pairs : ca sera donc 20 min sabrées pour la version US de The Grandmaster, le dernier film de Wong Kar-Wai. “Vous savez, je ne coupe pas par plaisir” a dit une fois Harvey à un journaliste; “je coupe pour que ca fonctionne. Toute ma vie je n’ai servi qu’un seul maître : le film. J’aime les films”. Les réalisateurs dépossédés de leurs oeuvres pour repasser sur les tables de montages apprécieront. Ou pas.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *